Les neurotransmetteurs – La mémoire

Quel rapport avec le golf ? Directement aucun ! Mais si l’on est persuadé, comme Bobby Jones  que «  le golf de compétition se joue sur un terrain d’environ 6 pouces… c’est à dire l’espace compris entre vos deux oreilles », autant avoir une petite idée de ce qui se passe sur ce terrain.

Des molécules secrétées au sein du cerveau agissent sur la vigilance, le souvenir, le sentiment de bien-être ou le stress : ce sont les neurotransmetteurs. Focus sur les 6 messagers chimiques cérébraux les plus importants. Plus les conseils du Dr Braverman, auteur du bestseller Un cerveau à 100% pour en avoir des quantités optimales.

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Et si possible une idée juste tant il traîne de contre-vérités et d’approximations sur un sujet déjà suffisamment compliqué pour ne pas être pollué. Cet article n’est pas un cours de biologie. Il se propose juste d’aborder ce sujet sous une forme simple, donc partielle. J’espère que cette volonté de vulgarisation ne sera pas porteuse d’inexactitudes.

neuro1Un neurotransmetteur (ou neuromédiateur) est une molécule chimique qui assure la transmission des messages sur de très petites distances d’un neurone à l’autre, au niveau d’une synapse. Les neurotransmetteurs sont synthétisés par le neurone qui transmet le message et, stockés dans des vésicules au niveau du neurone.
Rien à voir avec une hormone, produite par une glande ou un tissu spécialisé,  qui circule par la voie sanguine et agit à distance pour assurer la transmission de messages entre les organes.

Mais comme rien n’est simple en ce domaine, de nombreuses molécules (des substances) sont des neurotransmetteurs quand elles sont produites par des neurones et des hormones quand elles sont sécrétées par une glande endocrine.  Nous verrons que le cas n’est pas rare.
Pour tenter d’être complet il existe aussi des neurohormones dont je  parlerai peu, qui sont bien produites par des neurones mais passent dans le sang et agissent à distance.

Mais neurotransmetteurs, hormones ou neurohormones nous sommes dans un univers où la chimie règne en maître : notre corps est le lieu de réactions électro-chimiques complexes et continues.

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L’hormone du bonheur

Allez tout d’abord tordons le cou à ce mythe. Augustin d’Hippone (saint-Augustin) disait : « Le bonheur, c’est de continuer à désirer ce qu’on possède ». Simple, mais terriblement exigeant ! Notre société matérialiste du « tout-tout-de-suite »   préférerait bien sûr qu’une potion magique nous procure à la demande un bonheur total et durable.
Or, la science ne définit pas le bonheur. Tout au plus peut-elle avancer avec prudence qu’il s’agit d’un état interne induit par un équilibre électro-bio-chimique complexe. Il faut certainement l’action conjuguée d’un déclencheur et de plusieurs hormones, neurotransmetteurs et neurohormones pour provoquer la sensation du bonheur.

Par abus de langage les champions de la facilité mettent selon les cas sous l’appellation « hormone du bonheur » la sérotonine, les endorphines, le GABA, l’acéthylcholine qui sont principalement des neurotransmetteurs. Mais aussi l’ocytocine, une neurohormone qui agit chez la femme sur le col de l’utérus pendant l’accouchement et ensuite sur les glandes mammaires pour initier l’allaitement.
Mais c’est tout. Les autres allégations concernant l’ocytocine, notamment ses facultés de sociabilisation ne sont pas, à ce jour, scientifiquement démontrées. Le reste : hormone du plaisir, hormone de l’attachement sentimental, hormone de l’orgasme ne sont, jusqu’à preuve du contraire, que des arguments marketing fallacieux. L’ocytocine est aussi un médicament gynécologique vendu en officine. Sur cette neurohormone, voir cet article sur Slate.fr.

Donc quand nous sommes heureux, savourons notre bonheur, concentrons-nous sur la cause, la personne, l’événement, l’exploit golfique, ou non, qui  est à l’origine, sans nous inquiéter de la composition du cocktail chimique interne qui nous procure ce bien être. Et enfin prenons soin à ne pas confondre bonheur avec plaisir ou satisfaction d’un désir ! Mais ça c’est déjà de la philosophie…

Les neurotransmetteurs

On en connait à ce jour une soixantaine. Mais certains sont peut-être encore inconnus. Nous allons nous contenter d’en aborder quelques-uns dont les noms nous sont familiers.

L’acétycholine
C’est le « couteau suisse » des neurotransmetteurs. Il intervient dans le contrôle des mouvements et dans de nombreuses fonctions physiologiques. C’est aussi le messager chimique de la mémoire. Il commande notre capacité à mémoriser une information, la stocker et l’appeler à la demande.
Elle est fabriquée à partir de la choline (vitamines B) et la vitamine B5.
La choline est naturellement trouvée dans des aliments comme le foie, le jaune d’œuf, le soja ou le chou-fleur. La vitamine B5 est contenue particulièrement dans la gelée royale.

La dopamine
C’est elle qui fait défaut aux malades atteint de Parkinson. Elle intervient dans le mouvement musculaire, la croissance des tissus, le fonctionnement du système immunitaire, la sécrétion de l’hormone de croissance.
Elle est associée aux comportements d’exploration, à la vigilance, la recherche du plaisir et l’évitement de la punition par la fuite ou le combat.
Elle est synthétisée par certaines cellules du cerveau à partir d’un acide aminé, la tyrosine que l’on trouve dans des aliments comme les amandes, l’avocat, la banane, le soja, les produits laitiers.
Quand elle est produite par l’hypothalamus c’est une hormone. C’est cette hormone qui déclenche un frisson quand une musique nous émeut !

L’adrénaline
L’adrénaline est le neurotransmetteur et l’hormone du stress. Il n’y a rien de bien à en attendre si ce n’est qu’elle nous prépare à faire face à une situation dangereuse par le combat ou la fuite.
Comme neurotransmetteur elle est produite par certains neurones et assure le transport de messages entre neurones.
Comme hormone elle est produite par les glandes surrénales sous l’influence d’un stress.
Elle augmente le pouls, la pression sanguine, diminue la réflexion, augmente les capacités de contraction musculaire, la capacité respiratoire, dilate les pupilles, fait dresser les poils et les cheveux.

Une décharge d’adrénaline est un tsunami pour l’organisme. Sa durée d’action est d’environ 2 minutes.
Une overdose d’adrénaline provoque fatigue, manque d’attention, insomnie, anxiété, et peut conduire à la crise cardiaque ou la dépression.
Nous sommes loin de l’image positive de l’adrénaline qui prévaut dans les milieux sportifs. Elle est indispensable, vitale même pour faire face aux situations de danger. Elle n’apporte aucune lucidité, mais  augmente, décuple même la force physique temporairement .
L’adrénaline est aussi un médicament utilisé en cas de choc anaphylactique ou d’arrêt cardiovasculaire.

La noradrénaline
C’est plutôt elle qui serait positive. La noradrénaline semble associée à des capacités d’éveil et d’apprentissage améliorées, à la sociabilité, la sensibilité aux signaux émotionnels, au désir sexuel.
Comme neurotransmetteur elle est produite dans le cerveau. Comme hormone elle est produite par les glandes surrénales où elle va intervenir dans la production d’adrénaline en cas de stress.
Chez l’Homme, un manque de noradrénaline affecte l’acquisition de connaissances et d’associations nouvelles.
Comme la dopamine elle est synthétisée à partir de la tyrosine. La caféine augmente la noradrénaline du cerveau.

La sérotonine
Dans le système nerveux central c’est un neurotransmetteur, dans le tube digestif c’est une hormone locale.
On la trouve en de nombreux endroits du corps mais principalement dans la paroi de l’intestin (80%), dans le foie, dans les plaquettes sanguines, et dans le système nerveux central (1%).
Elle intervient dans la régulation du cycle circadien, dans l’arrêt des saignements via les plaquettes sanguines, dans la mobilité digestives, dans des désordres psychiatriques tels que le stress chronique, l’anxiété, la dépression. Elle joue un rôle important sur l’humeur : une carence en sérotonine induit des comportements agressifs à très agressifs. Elle participe de la transmission et de la régulation de la douleur. Elle intervient dans la régulation de la température corporelle.
Attendu qu’elle exerce un rôle sur les neurones de la dopamine elle participe du contrôle des mouvements.

Comment intervient-elle dans la régulation des rythmes chronobiologiques, plus précisément dans notre système veille-sommeil ?
Entre 22h et 6h du matin une partie de la sérotinine se transforme en trois hormones dans la glande pinéale (appelée aussi hépiphyse) placée à la base du cerveau :
– la mélatonine, découverte en 1958, qui n’est pas du tout l’hormone du sommeil comme on l’entend trop souvent. Sa fonction première consiste à protéger les neurones de leur destruction progressive par les radicaux libres, lesquels sont tout à fait normalement fabriqués par notre organisme. La mélatonine est le plus puissant anti-radicaux libres connu ;
– la 6-méthoxy-harmalan (désolé pour le nom), découverte en 1961, hormone de la veille. Elle aide à nous réveiller et à nous tenir en éveil. Dès le réveil elle facilite l’augmentation de la pression artérielle et du rythme cardiaque ;
– la valentonine enfin, véritable hormone du sommeil, découverte en 1994.

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Les neurones sérotoninergiques sont localisés dans les noyaux du raphé d’où ils se projettent dans tout le cerveau.© Patrick J. Lynch; Image:Brain bulbar region

Dans le système nerveux central les neurones à sérotonine sont localisés dans le tronc cérébral d’où ils se projettent dans l’ensemble du cerveau et de la moelle épinière.

La sérotonine apparaît donc comme un neurotransmetteur de premier plan. Elle est synthétisée de manière complexe à partir d’un acide aminé essentiel le tryptophane que nous devons puiser dans notre alimentation. On le trouve dans le riz complet, les produits laitiers, la viande, les arachides, les protéines de soja, les œufs, le poisson, les légumineuses, le chocolat, la banane (la banane contient de la sérotonine mais non assimilable par l’organisme humain), les amandes et les noix de cajou.
L’activité physique, la marche, la course, la méditation aident à produire de la sérotonine, mais aussi des endorphines (autres neurotransmetteurs) qui aident à lutter contre la douleur !

Le GABA et le glutamate
Le GABA ou acide gamma-aminobutyrique est le neurotransmetteur le plus répandu dans le cerveau. Il évite l’emballement des neurones en freinant la transmission des signaux nerveux. Il semble aussi jouer un rôle dans les processus de mémorisation. Il procure calme et relaxation, diminue la tonicité musculaire et ralentit le coeur.
Il joue un rôle clé dans le contrôle de l’anxiété.
Le GABA est le régulateur d’un autre neurotransmetteur l’acide glutamique (ou glutamate) qui lui joue un rôle d’excitant. Depuis octobre 2015 et la publication des travaux d’une équipe de l’Université de Genève (UNIGE) nous savons que le glutamate est l’une des sources d’énergie essentielle pour le cerveau. Cette découverte pourrait avoir de multiples retombées pour le traitement de nombreuses maladies psychiatriques.
C’est l’acide glutamique qui est utilisé pour synthétiser le GABA au niveau des neurones. Il ne peut être apporté par l’alimentation.

Voilà ! Tout ça pour donner une idée de la complexité du fonctionnement du cerveau, de notre organisme et des systèmes de régulation mis en place pour nous assurer un comportement harmonieux. Tout ça pour montrer qu’en réalité nous ne sommes pas totalement maître de notre mental qu’un dysfonctionnement chimique peut perturber.
Bien sûr nous trouvons dans le commerce quantité de compléments alimentaires sensés nous apporter telle ou telle substance pour fabriquer ces neurotransmetteurs et nous maintenir en forme. Evitons les ! Une alimentation équilibrée devrait suffire. Une bonne hygiène alimentaire sur le parcours peut y aider. Et si vraiment il y a un problème, qui peut se manifester par une grande fatigue persistante, une séquence mélancolique, une agressivité inaccoutumée… il faut consulter.

Nouvelle expérience sur l’ocytocine

Une étude publiée le 7 juin 2016 dans la revue Social Cognitive an Affective Neuroscience présente les résultats d’une expérimentation menée par le Département de psychologie de l’Université de Caroline du Nord aux États-Unis.
L’expérimentation a porté sur 83 sujets masculins dit Midlife (âgés de 30 à 60 ans environ). Une partie de ces patients a reçu une administration par voie nasale d’ocytocine (OT) alors que l’autre partie recevait un placebo.
Les participants ont ensuite du répondre à des questions portant sur la spiritualité. Les résultats montrent que l’injection intranasale d’OT a augmenté la spiritualité auto-déclarée sur deux mesures distinctes et cet effet a persisté de manière significative une semaine plus tard.OT a également stimulé le ressenti d’émotions positives spécifiques de la part des participants pendant les séances de méditation, aux niveaux explicites et implicites.

Faut-il voir là la démonstration tant attendue des effets espérés par certains de l’ocytocine ? Affaire à suivre…

LA PENSEE EST-ELLE UNE ACTIVITE MENTALE ?

La pensée est-elle une activité mentale ? L’activité de la pensée n’est-elle pas de celles qui sont entourées d’une mythologie fascinante ? Et si tel est le cas, n’est-ce pas fondamentalement un cas typique de confusion grammaticale ?
I – Si la pensée est une activité, ce n’est pas une activité mentale mais une activité physique. 
a – il est donc trompeur de parler de la pensée comme d’une ‘activité mentale’ ; nous pouvons dire que la pensée est essentiellement l’activité qui consiste à opérer avec des signes : s’il est trompeur de parler de la pensée comme d’une activité mentale, c’est parce que nous ne pouvons nous empêcher de nous dire que c’est le nom d’un objet éthéré (le Cahier Bleu, 47). Ce qui a conduit à considérer par exemple que l’intelligence humaine a je ne sais quoi de divin (Règles pour la Direction de l’Esprit, IV). Or, cette tendance, qui est la véritable source de la métaphysique, conduit le philosophe en pleine obscurité (le Cahier Bleu, 18). Dès lors, si la philosophie est un combat contre la fascination que des formes d’expression exercent sur nous (le Cahier Bleu, 27), une manière de rompre l’envoûtement métaphysique consiste à se demander par exemple si la multiplication de deux nombres est produite par la pensée de la multiplication (Grammaire Philosophique, I, §66). Non car penser la multiplication et effectuer la multiplication ne font qu’un. En revanche, il est tout-à-fait possible de justifier le calcul en récitant une table de multiplication. On se rend compte alors que la pensée n’a servi qu’à justifier, c’est-à-dire à donner une raison du calcul. Et en effet, donner une raison, c’est exposer un calcul par lequel vous êtes arrivés à un résultat donné (le Cahier Bleu, 15). Donc dire que nous pensons ce que nous faisons ou disons, c’est dire que nous sommes capables de justifier nos actes ou nos paroles par référence à des règles. Or se justifier par une règle est du même genre que l’acte de dériver un résultat à partir d’une donnée, du même genre que le geste qui montre des signes placés sur un tableau (Grammaire Philosophique, I , §61). Bref, plutôt que de dire que la parole physique n’est là que pour faire entendre à ceux qui n’y peuvent pénétrer tout ce que nous concevons et tous les divers mouvements de notre âme (Grammaire Générale et Raisonnée, II, 1), c’est-à-dire rendre physique une mystérieuse activité mentale préalable, il vaut mieux dire que l’acte de penser comme son application se déroulent pas à pas comme un calcul (Grammaire Philosophique, I, §110). Il s’ensuit que, si la pensée est essentiellement l’activité qui consiste à opérer avec des signes, ce n’est pas parce que les hommes ont eu besoin de signes pour marquer tout ce qui se passe dans leur esprit (Grammaire Générale et Raisonnée, II, 1), mais parce que penser c’est donner une raison de ce qu’on a fait ou dit, montrer un chemin qui conduit à cette action (le Cahier Bleu, 14). Doit-on dire alors que ce qui nous permet de penser est cela même qui nous permet d’écrire ou de parler ?
b – cette activité est accomplie par la main quand nous pensons en écrivant, par la bouche et le larynx quand nous pensons en parlant, et si nous pensons en imaginant des signes ou des images, je ne peux vous indiquer aucun agent qui pense : pour les idéalistes, l’âme est l’agent de la pensée ; pour les psychologistes, c’est le psychisme privé ; enfin pour la psychanalyse, c’est l’inconscient. Ces conceptions ont en commun de croire qu’il y a des choses cachées, que nous voyons les choses de l’extérieur sans pouvoir en examiner l’intérieur (le Cahier Bleu, 6). Et en effet, même si l’on admet que penser n’est pas un processus incorporel que l’on puisse détacher du langage (Recherches Philosophiques, §339), penser et parler ne sont pas synonymes puisque parler est un acte réel, tandis que penser n’est qu’un acte virtuel, une simple disposition. Ce qui est confirmé par des expressions comme réfléchis avant de parler’, ‘il parle sans penser à ce qu’il dit’, ‘ce que j’ai dit n’exprimait pas tout-à-fait ma pensée’, ‘il dit une chose mais il pense exactement le contraire’, etc. (le Cahier Brun, II, 9), qui ont l’air d’indiquer un agent pensant, un producteur spécialisé dans la disposition à se justifier, de même qu’il en existe un pour l’écriture (la main) et un pour la parole (la bouche). Or supposons par exemple que vous vouliez apprendre à un enfant à faire une multiplication mentalement, vous lui demandez d’abord de parler à haute voix, puis de murmurer, et enfin de ne même plus murmurer (Leçons sur la Philosophie de la Psychologie). Auquel cas, si nous pensons en imaginant des signes ou des images, je ne peux vous indiquer aucun agent qui pense, car imaginer n’est pas une activité réelle : c’est une activité virtuelle dont la réalité sera les signes tracés ou les images montrées. Bref, dès lors que penser nous intéresse en tant que calcul et non pas en tant qu’activité métaphysique (Grammaire Philosophique, I, §111), se demander s’il existe un agent pensant métaphysique distinct de l’agent parlant ou de l’agent écrivant physiques, n’a plus de sens. Certes, les matérialistes prétendent identifier l’agent pensant au cerveau dont la pensée serait le produit de processus physiques, chimiques et physiologiques (le Cahier Bleu, 48). Or, bien que la réalité de tels processus ait été confirmée par les neuro-sciences, les processus internes qui accompagnent l’énonciation ou la compréhension ne nous intéressent pas (Grammaire Philosophique, I, 6), car ce n’est pas en observant et en décrivant scientifiquement le passage de l’influx nerveux dans nos neurones que nous justifions nos actes ou de nos paroles. Mais alors, que veut-on dire lorsqu’on dit que c’est l’esprit qui pense ?
II – Dire que c’est l’esprit qui pense, c’est faire usage d’un jeu de langage mentaliste.
a – si vous dites alors qu’en de tels cas c’est l’esprit qui pense, j’attirerai simplement votre attention sur le fait que vous utilisez une métaphore et que, ici, l’esprit est un agent en un sens différent de celui dans lequel on peut dire que la main est l’agent de l’écriture : soit P1 « ma main écrit » et P2 « mon esprit pense ». Supposons que je vérifie P1 en voyant dans un miroir ce que je crois être ma main mais qui, en réalité, est celle de quelqu’un d’autre. Bref, P1 implique la reconnaissance d’un agent particulier, il y a donc possibilité d’erreur (le Cahier Bleu, 67). En effet, ma main comme agent de l’écriture est supposée la cause objective de l’écriture c’est-à-dire un objet distinct de l’acte d’écrire. Et la proposition selon laquelle votre action a telle ou telle cause est une hypothèse (le Cahier Bleu, 15), elle est donc susceptible d’être infirmée par l’expérience. En revanche si l’on veut vérifier P2 il n’est pas question de reconnaître qui que ce soit, dans ce cas aucune erreur n’est possible (le Cahier Bleu, 67), car on ne peut imaginer de circonstances dans lesquelles je pourrais dire que, tout compte fait, ce n’est pas mon esprit mais celui d’un autre qui est en train de penser, et cela, comme le remarque Descartes, quand bien même tout ce que je pense serait faux ou illusoire. On comprend pourquoi seule la pensée ne peut être détachée de moi (Méditations Métaphysiques, II, §7) : toute erreur d’identification du ‘‘moi’’ qui pense est exclue par principe. De même que dire ‘j’ai mal’ n’est pas plus un énoncé à propos d’une personne que ne l’est le fait de gémir (le Cahier Bleu, 67), dire « je pense » ne décrit personne. Le ‘‘je’’ synonyme de ‘‘mon esprit’’ ne désigne pas une personne déterminée par ses caractéristiques physiques (le Cahier Bleu, 69). De même que « j’ai mal », « je pense » manifeste l’état typique d’un homme ou de ce qui lui ressemble (Recherches Philosophiques, §360). Dire « je pense qu’il va pleuvoir » est une autre manière de penser qu’il va pleuvoir, à la place, j’aurais pu prendre un parapluie. Tandis que dire « j’écris sur une feuille » n’est pas une autre manière d’écrire sur une feuille. On voit qu’il y a deux cas différents d’utilisation des mots ‘je’ ou ‘mon’ ou ‘moi’ : l’utilisation comme objet et l’utilisation comme sujet (le Cahier Bleu, 66). Le ‘‘je’’ de « j’écris » est un agent identifiable par des critères objectifs et la phrase décrit ce que fait une personne : elle trace des signes avec sa main. Tandis que dans le cas de « je pense », ce que je veux dire par ‘je’, c’est quelque chose que les autres ne peuventpas voir (le Cahier Bleu, 66) : la seule chose qu’ils peuvent voir, c’est le fait que je pense et non pas qu’une certaine personne fait quelque chose avec son esprit. Bref, le ‘‘je’’ sujet n’existe que comme sujet d’un verbe. Dès lors, dire que penser est une activité de notre esprit comme écrire est une activité de la main, c’est travestir la vérité (Grammaire Philosophique, I, §64). N’est-il pas absurde alors de localiser l’esprit dans la tête ?
b – la raison principale pour laquelle nous sommes si fortement enclins à parler de la tête comme du lieu de nos pensées est peut-être la suivante : l’existence des mots ‘penser’ et ‘pensée’ aux côtés des mots dénotant des activités (corporelles), tels que ‘écrire’, ‘parler’, etc., nous fait chercher une activité différente de celles-ci mais qui leur soit analogue et qui corresponde au mot ‘penser : dire que ma main est l’agent de l’acte d’écrire, c’est dire qu’elle en est la cause objective et mécanique, car nous cherchons une cause en essayant de repérer un mécanisme (Leçons sur l’Esthétique, II, §34), lequel se déroule nécessairement dans un espace physique. Donc, si je veux dire que ma pensée se réduit à l’acte de tracer des signes sur le papier, alors nous parlons du lieu où la pensée se déroule et nous sommes fondés à dire que ce lieu est le papier sur lequel nous écrivons (le Cahier Bleu, 7). Mais si je veux dire que ma pensée est indissociable de mon esprit, je n’énonce pas la cause mais la raison de ma pensée, la raison n’étant pas une explication conforme à une expérience, mais simplement une explication acceptée (Leçons sur l’Esthétique, II, §39). Auquel cas, mon esprit n’existe que dans le langage et non dans un lieu physique. Or il y a un préjugé mentaliste tenace selon lequel il existe des processus mentaux bien définis (le Cahier Bleu, 3) qui rendraient compte de l’acte de penser, lequel aurait lieu dans un milieu bien étrange, l’esprit (le Cahier Bleu, 3) : l’âme pour les idéalistes, le cerveau pour les matérialistes, le psychisme pour les psychologistes, l’inconscient pour les psychanalystes. Dans tous les formes de ce préjugé mentaliste, nous sommes fortement enclins à parler de la tête comme du lieu de nos pensées. Mais, là encore, si nous disons de la tête ou du cerveau qu’ils sont le lieu de la pensée, c’est en utilisant l’expression ‘lieu de la pensée’ en un sens différent (le Cahier Bleu, 7), à savoir, métaphoriquement, comme lieu non-localisable d’un espace non-physique pour un agent non-corporel. Cette métaphore montre notre fascination pour une activité spirituelle conçue sur le modèle des activités corporelles : la mécanique étant l’idéal des sciences, on imagine une psychologie ayant pour modèle une mécanique de l’âme (Leçons sur l’Esthétique, IV, 1). Ce qui nous fait chercher une activité différente de celles-ci mais qui leur soit analogue : nous dotons l’esprit de propriétés chimériques, à la fois métaphysiques et physiques, un mécanisme dont nous ne comprenons pas très bien la nature mais qui peut produire ce qu’aucun mécanisme corporel ne peut produire (le Cahier Bleu, 3). Comment expliquer la survivance d’une telle superstition ?
c – quand des mots de notre langage ordinaire ont à première vue des grammaires analogues, nous avons tendance à essayer de les interpréter de manière analogue ; c’est-à-dire que nous essayons de faire en sorte que l’analogie tienne jusqu’au bout : bien entendu,il n’y a pas aucun mal à dire que penser est un processus incorporel, mais à condition de distinguer la grammaire du mot ‘‘penser’’ de celle du mot ‘‘manger’’ par exemple (Recherches Philosophiques, I, §339). C’est une règle grammaticale que les verbes mentalistes comme ‘voir’, ‘croire’, ‘penser’, etc. ne dénotent pas des phénomènes (Fiches, §471), contrairement aux verbes physicalistes (“manger”, “écrire”, “parler”, etc.). Plus précisément, ce qui caractérise les verbes mentalistes, c’est que la troisième personne peut être vérifiée par l’observation, mais non la première (Fiches, §472) : c’est une règle implicite des jeux de langage mentalistes que celui qui dit « je pense p» ne puisse être contredit, puisque ‘‘penser’’ ne dénote aucun processus doté d’un agent causal objectivement identifiable. Tandis que celui qui dit « Marie pense » peut être contredit par la preuve que ce n’est pas Marie mais Annie qui dort ; de même, celui qui montre une photo en disant « là, c’est moi qui mange » peut constater que la photo est truquée et que c’est un autre qui mange. On pourrait donc dire que je suis une chose qui mange, ou que Marie est une chose qui pense, mais non que je suis, une chose qui pense (Méditations Métaphysiques, II, §9). Il est tout aussi faux qu’il n’y ait rien qui soit plus facile à connaître que mon esprit (Méditations Métaphysiques, II, 18), puisque la connaissance est corrélative de la possibilité de l’erreur. L’origine du problème est en ce que l’esprit peut être conçu comme une substance (5°Réponses, §548). Or un substantif nous pousse à chercher une chose qui lui corresponde (le Cahier Bleu, 1), car nous avons constamment à l’esprit la méthode scientifique (le Cahier Bleu, 18). Entre P1 et P2, nous avons tendance à croire qu’il doit y avoir quelque chose de commun à ces jeux de langage, alors qu’en fait ils appartiennent à une famille dont les membres ont simplement des ressemblances (le Cahier Bleu, 17). De même, les dames ressemblent aux échecs, mais leurs règles sont différentes. Et si nous essayons de faire en sorte que l’analogie tienne jusqu’au bout, c’est que l’un des deux jeux nous fascine au point d’imposer ses règles à un jeu qui lui ressemble et, ainsi, de le dénaturer. C’est alors que la nature de la pensée nous est sujet de perplexité.
Conclusion.
Le mystère qui a toujours entouré la nature de notre pensée, a conduit à forger la fiction d’une activité mentale autonome et donc à occulter l’indissociabilité de la pensée et du langage comme activité opérant sur des signes physiques. Cela dit, la fascination pour le “je” de « je pense » s’explique si on admet qu’il n’est qu’un sujet grammatical inséparable de son verbe, et non un agent incorporel, ce qui est le cas de tous les verbes mentalistes dont la spécificité est effacée par l’hégémonie de la grammaire physicaliste.